rgueil ou paresse –les deux peut-être– l'intelligence à l'état de veille prétend domestiquer les énigmes. Ainsi, du temps et de l'espace, nos jours ont fait des animaux dociles. Quant aux notions de vie ou de mort qui ne se laissent guère apprivoiser, pour fuir leur angoisse essentielle (angoisse qui, d'ailleurs, me semble seule capable de donner l'indiscutable sensation d'être) chaque minute essaie quelque nouveau suicide. A qui parle de la mort ou du geste qui la peut donner, le paradoxe est facile, mais comment ne point noter que déjà fut un suicide la vie de tel ou tel. Barrès destructeur ne se détruit que le jour où, arbitrairement, il construit. Au contraire, le Romain de la décadence s'ouvrant les veines, me semble si naturel que j'ose à peine parler de suicide ; car le sénateur romain s'ouvrant les veines ne renonçait pas à lui-même mais, au contraire, avait un dernier geste logique pour s'affirmer. J'entends que les hommes intelligents, trop intelligents (c'est l'esprit critique, assassin des possibilités, qui nous tue), usent et ont raison d'user contre eux-mêmes, de la corde, du poison, du revolver, etc., tout comme les nerveux prennent du Dial Cyba le soir, avant de se coucher, pour mieux dormir. Or sommeil, dont nous disons qu'il est l'image de la mort, réserve aux esprits inquiets les douloureuses surprises des rêves. Je ne puis croire que les intelligences supérieures aux préoccupations terrestres et qui s'en voulurent à jamais délivrer aient brisé, par le geste appelé suicide, la parabole d'une ascension. Au contraire, ceux dont on constate qu'il s'étourdissent ou se tuent de travail me paraissent des faibles, car le travail, l'activité humaine, sont des stupéfiants qui n'ont même point, pour séduire, telle ou telle petite note pittoresque (bien discutable quant à sa qualité d'ailleurs) mais qu'il est impossible de n'accorder point à d'autres stupéfiants. La plupart des hommes qui marchent et respirent ne méritent guère, dans notre civilisation occidentale, l'éloge d'hommes vivants puisqu'ils ne marchent et respirent que pour éviter la compagnie de ces problèmes qui, au reste, finiront toujours par venir les reprendre au jour de leur agonie. Il me faut donc déjà conclure : le mouvement est simulacre ; il est une forme de suicide, le suicide des lâches, puisque, laissant des possibilités pour l'avenir, il calme à la fois la peur de l'au-delà et l'ennui de vivre. Mais les calculs sont toujours faux. Le mensonge de l'activité spontanément se dénonce.
Oiseaux du mystère, oiseaux qui chantez au plus silencieux de moi-même, pour vous avoir entendus après le départ des autres hommes, je sais que, seule, la solitude permet quelque espoir de vérité. Certaine sensation d'âme trop bien enracinée pour que j'en puisse triompher, me force à confondre vie et vérité. Si la mort existe (la mort que les esprits forts ont, de tout temps, assimilée au néant), elle m'apparaît illogique. Certaine forme d'activité me semblant dénuée de raison valable, nul ne s'étonnera donc de me la voir, je le répète, considérer comme une forme de la mort. L'agitation emprisonne le corps, l'intelligence. Qu'on parle de filet ou de murs, le corps et l'intelligence sont emprisonnés, voilà le fait. Volière tyrannique, sous leurs ailes, dans la captivité de plomb devenues, meurent nos oiseaux de mystère. Mais vienne la nuit. Le grillage des simulacres ne résiste plus. Vague comme un ciel et comme un ciel indéniable, une certitude secrète spontanément domine les constructions de nos jours. La moindre secousse est tremblement de terre. Tours écroulées, les oiseaux rient dans nos rêves et, par vengeance, épanouissent l'éventail de leurs plus belles et plus terribles plumes. Par les rues des villes, mon corps qui se croyait éveillé fut somnambule. Dans sa maison endormie (la paix ! mes yeux, ma poitrine, mes bras, mes jambes, mon sexe), oui, dans sa maison endormie, mon esprit retrouve sa sérénité. La vie, la mort ? Mon esprit ne permet à mon corps de continuer à vivre que par certain masochisme bien illogique.
Au réveil, je me souviens mal. Tout de même, je ne puis oublier que tel rêve avait le goût de la vie, tel autre le goût de la mort, aussi précisément que tel plat avait le goût du sucre, tel autre, le goût du sel. C'est pourquoi, je me demande : à quoi bon protéger de la mort mes jours ?
La recherche des causes finales, comme une vierge consacrée à Dieu, est stérile, écrivait Bacon. Or, il faut beaucoup de frivolité pour préférer à cette vierge stérile ses sœurs fécondes. La recherche des causes qui ne sont pas finales vaut juste un divertissement. Faute de mieux, à l'égal des autres divertissements (voyages, dancings, essais sexuels), elle ne peut qu'aider à tuer le temps. Tuer le temps ? Mais si je commence à vouloir tuer le temps, l'ennui devenant plus fort à mesure que j'en désire triompher, je me retrouve contraint à de perpétuelles surenchères. Pour qui se refuse au terrible secours des problèmes essentiels, bien vite il n'y a d'autres possibilité que le geste ultime : le suicide.
Ainsi qui veut prendre des chemins frivoles et se soustraire à toute angoisse, n'en est pas moins obligé d'envisager l'idée de mort. Une telle nécessité, forçant à la douleur les plus médiocres, prête toujours une beauté tragique aux fêtes des hommes.
Mais, dira-t-on, certains se couchent sans avoir agi, sans avoir bu, sans avoir dansé, qui ne feront même l'amour avant de s'endormir. Supposons un de ceux-là en paix avec lui-même. Il pense que sa journée fut bonne, car rien ne s'y trouva désiré ou accompli qui pût choquer des soucis moraux intimes non plus que des conventions. Notre homme en paix se laisse glisser dans ses draps, se réjouit du sommeil à venir, se souhaite une bonne nuit, glousse d'aise, s'écoute glousser d'aise et s'endort.
Belle catastrophe ! Voilà qu'un premier rêve le prend, le prolonge dans la nuit, l'empêche de croire à l'oubli, au sommeil, à la mort. Il se dit que, s'il a tué le temps, dévoré l'espace, c'est qu'il voulait se tuer avec le temps, se dévorer avec l'espace. Une volonté d'anéantissement était à la naissance de tous ses actes. Il désirait prendre une notion des choses pour perdre celle qu'il allait prendre de lui-même. Il pensait que chaque réussite devait être une victoire contre soi bien plus qu'une victoire contre les autres. Il a mesuré le temps, l'espace, pour que ne viennent plus le hanter les notions de Dieu, d'absolu, de vie, de mort. Mais, hors du temps et de l'espace, il reste lui et il sait que sa vie, sa mort ne sauraient être confondues avec la vie, la mort des kilos de viande qui le désignent aux sens des autres. Le sommeil de son corps n'est pas son sommeil. Lui-même, il ne peut se mesurer. Alors, à quoi bon les bornes kilométriques, les montres ? Il a fait comme s'il savait où allait le chemin, combien valait l'heure. Il a marché, il a compté. En fait, il a continué d'ignorer la route, le nombre.
Économie, lâcheté, impuissance. Vaines sont les consolations offertes à sa curiosité, à l'inquiétude de son âme, consolations qu'il baptisait pompeusement : vérités relatives .
La vie est-elle constituée de l'ensemble des phénomènes bien connus ? Notre homme aime-t-il la vie ? Si oui, ayant mis dans cette vie toutes ses complaisances, son amour de la vie, s'il use de quelque logique, va le contraindre à se donner la mort, car, en vérité, si tant de moines vécurent vieux, aimant et désirant la mort, les jouisseurs des villes intelligentes se tuent jeunes, aimant et désirant la vie. N'est-ce pas Pétrone ? En effet, l'amour qui se veut justifier ou se trouve dans l'obligation de se vouloir justifier, critiquera ce dont justement il est né.
C'est de cette critique que sort l'activité dont l'ensemble est égal à la somme de ce que nous appelons suicides provisoires .
Mais, puis-je imaginer qu'à la suite de ces suicides provisoires, un geste définitif me permettra d'achever à jamais une vie que j'aime lorsque je la crois précaire et que j'exècre dès qu'elle me semble la simple projection terrestre d'un moment de marche éternelle ? L'intelligence pousse au suicide. Mais j'ai parlé de certaine sensation d'âme. Cette sensation d'âme, qui n'est ni la peur ni la joie, me force à poursuivre ce que j'ai entrepris.
Au reste, la hantise du suicide n'est-elle pas le meilleur remède contre le suicide ?1925
rgullo o pereza —acaso los dos—, la inteligencia en estado de vigilia pretende domesticar los enigmas. Así nuestros días han hecho, del tiempo y del espacio, animales dóciles. En cuanto a las nociones de vida o de muerte que casi no se dejan domesticar, para rehuir su angustia esencial (angustia que, por otra parte, me parece lo único capaz de producir la indiscutible sensación de ser), cada minuto intenta un nuevo suicidio. Para quien habla de la muerte o del gesto que puede darla la paradoja es fácil, pero cómo no señalar que ya fue un suicidio la vida de éste o aquél. Barrès destructor sólo se destruye el día en que, arbitrariamente, construye. En cambio, el romano de la decadencia que se abría las venas me parece tan natural que apenas me atrevo a hablar de suicidio, ya que el senador romano que se abría las venas no renunciaba a sí mismo sino que, por el contrario, hacía un último gesto lógico para afirmarse. Estoy de acuerdo en que los hombres inteligentes, demasiado inteligentes (es el espíritu crítico, asesino de las posibilidades, el que nos mata), usan y tienen razón de usar contra sí mismos la cuerda, el veneno, el revólver, etc., así como los nerviosos toman Dial Cyba por las noches, antes de acostarse, para dormir mejor. Ahora bien, el dormir, del que decimos que es la imagen de la muerte, les reserva a las mentes inquietas las dolorosas sorpresas de los sueños. No puedo creer que las inteligencias que estaban por encima de las preocupaciones terrestres y que quisieron librarse de ellas para siempre hayan roto, con el gesto llamado suicidio, la parábola de una ascensión. Por el contrario, los que se aturden o se matan trabajando me parecen seres débiles, ya que el trabajo, la actividad humana, son estupefacientes que ni siquiera tienen, para seducir, alguna pequeña nota pintoresca (muy discutible, por lo demás, en cuanto a su calidad), pero que es imposible no reconocerle a otros estupefacientes. La mayor parte de los hombres que caminan y respiran casi no merecen, en nuestra civilización occidental, el elogioso apelativo de hombres vivos, ya que sólo caminan y respiran para evitar la compañía de los problemas que, por otra parte, siempre terminarán por alcanzarlos el día en que agonicen. Me es pues necesario sacar esta conclusión: el movimiento es simulacro; es una forma de suicidio, el suicidio de los cobardes, puesto que, dejando abiertas posibilidades para el futuro, calma a la vez el miedo al más allá y el tedio de vivir. Pero los cálculos son siempre erróneos. La mentira de la actividad espontáneamente se revela.
Pájaros del misterio, pájaros que cantáis en lo más callado de mí mismo, yo sé, por haberos oído tras la partida de los otros hombres, que la soledad es lo único que permite alguna esperanza de verdad. Una cierta sensación de alma demasiado bien arraigada como para que yo pueda vencerla me obliga a confundir vida con verdad. Si la muerte existe (la muerte que los incrédulos han identificado desde siempre con la nada), me resulta ilógica. Como cierta forma de actividad me parece desprovista de toda razón válida, nadie se sorprenderá de verme considerarla, repito, una forma de la muerte. La agitación encarcela el cuerpo, la inteligencia. Ya sea con redes o con muros, el cuerpo y la inteligencia están encarcelados, ésa es la verdad. Jaula tiránica: debajo de sus alas, que el cautiverio volvió de plomo, mueren nuestros pájaros de misterio. Pero cae la noche. La reja de los simulacros ya no resiste. Vaga como un cielo y como un cielo indudable, una certeza secreta espontáneamente domina las construcciones de nuestros días. La menor sacudida es terremoto. Torres derrumbadas, los pájaros ríen en nuestros sueños y, por venganza, despliegan el abanico de sus plumas más bellas y terribles. Por las calles de las ciudades, mi cuerpo, que se creía despierto, iba sonámbulo. En su casa dormida (¡paz!, mis ojos, mi pecho, mis brazos, mis piernas, mi sexo), sí, en su casa dormida, mi espíritu vuelve a encontrar la serenidad. ¿La vida, la muerte? Mi espíritu sólo le permite a mi cuerpo que siga viviendo por cierto masoquismo muy ilógico.
Al despertar, recuerdo mal. Aún así, no puedo olvidar que un sueño tenía gusto a vida, otro, gusto a muerte, tan precisamente como que un plato era dulce y otro salado. Por eso me pregunto: ¿para qué proteger mis días de la muerte?
La búsqueda de las causas últimas, como una virgen consagrada a Dios, es estéril, escribía Bacon. Ahora bien, hace falta mucha frivolidad para preferir a esta virgen estéril sus hermanas fecundas. La búsqueda de las causas que no son últimas equivale apenas a un entretenimiento. A falta de algo mejor, como ocurre con los otros entretenimientos (viajes, bailes, tentativas sexuales), sólo puede ayudar a matar el tiempo. ¿Matar el tiempo? Pero si empiezo a querer matar el tiempo, como el tedio se va haciendo más profundo a medida que deseo vencerlo, me encuentro obligado a hacer esfuerzos cada vez mayores. Para quien rechaza el terrible socorro de los problemas esenciales, muy pronto no queda otra posibilidad que el gesto último: el suicidio.
Así, quien quiere tomar por caminos frívolos y sustraerse a toda angustia, no por esto está menos obligado a encarar la idea de muerte. Una necesidad tal, imponiéndoles el dolor a los más mediocres, confiere siempre una belleza trágica a las fiestas de los hombres.
Pero algunos, se dirá, se acuestan sin haber actuado, sin haber bebido, sin haber bailado, sin ni siquiera hacer el amor antes de dormirse. Supongamos a uno de éstos en paz consigo mismo. Piensa que la jornada fue buena, porque no deseó ni realizó en ella nada que pudiera violentar escrúpulos morales íntimos ni convenciones. Nuestro hombre se cuela en paz entre las sábanas, se alegra del sueño que está por llegar, se da a sí mismo las buenas noches, gime de satisfacción, se oye gemir de satisfacción y se duerme.
¡Bonita catástrofe! He aquí que un primer sueño se apodera de él, lo prolonga en la noche, le impide creer en el olvido, en el dormir, en la muerte. Se dice a sí mismo que, si ha matado el tiempo y devorado el espacio, es porque quería matarse con el tiempo y devorarse con el espacio. Una voluntad de aniquilamiento estaba en la raíz de todos sus actos. Deseaba formarse una cierta noción de las cosas para perder la que iba a formar sobre sí mismo. Pensaba que cada logro debía ser una victoria sobre sí mismo mucho más que una victoria sobre los demás. Midió el tiempo, el espacio, para que ya no viniesen a obsesionarlo las nociones de Dios, de absoluto, de vida, de muerte. Pero, fuera del tiempo y del espacio, sigue siendo él mismo y sabe que su vida, su muerte, no podrían confundirse con la vida, con la muerte de los kilos de carne que lo señalan ante los sentidos de los demás. El sueño de su cuerpo no es su sueño. Él mismo no se puede medir. Entonces, ¿para qué los mojones kilométricos, los relojes? Hizo como si supiera a dónde llevaba el camino, cuánto valía la hora. Caminó, contó. De hecho, siguió ignorando el camino, el número.
Economía, cobardía, impotencia. Vanos son los consuelos que se ofrecen a su curiosidad, a la inquietud de su alma, consuelos a los que él llamaba pomposamente: verdades relativas .
¿Está formada la vida por el conjunto de los fenómenos bien conocidos? ¿Ama la vida nuestro hombre? Si es así, habiendo puesto en esta vida todas sus complacencias, su amor a la vida, si usa un poco la lógica, va a obligarlo a darse la muerte, ya que, por cierto, si tantos monjes llegaron a viejos amando y deseando la muerte, los hedonistas de las ciudades inteligentes, amando y deseando la vida, se matan jóvenes. ¿No parece esto Petronio? En efecto, el amor que quiere justificarse o que se encuentra en la obligación de querer justificarse criticará precisamente aquello de lo que ha nacido.
De esta crítica es de donde surge la actividad cuyo conjunto es igual a la suma de lo que llamamos suicidios provisorios .
Pero, ¿puedo imaginar que, de acuerdo con esos suicidios provisorios, un gesto definitivo me permitirá poner fin para siempre a una vida que amo cuando la creo precaria y que detesto en cuanto me parece la simple proyección terrestre de un momento de un andar eterno? La inteligencia conduce al suicidio. Pero he hablado de una cierta sensación de alma. Esta sensación de alma, que no es ni el miedo ni la alegría, me empuja a continuar lo que empecé.
Por lo demás, ¿no es la obsesión del suicidio el mejor remedio contra el suicidio?
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Métro - Metro
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